La migration irrégulière continue de laisser derrière elle des familles endeuillées, des enfants privés de leurs parents et des proches plongés dans une attente douloureuse. C’est autour de cette réalité que s’est tenue, ce mercredi 21 octobre 2026 à Conakry, la journée mémorielle dédiée aux migrants guinéens disparus ou décédés au cours de leur parcours migratoire. Une rencontre empreinte d’émotion, mais également tournée vers la recherche de solutions concrètes pour prévenir les départs à risque et accompagner les familles affectées.

Prenant la parole au nom des autorités, Patricia Lamah, conseillère du président de la République chargée des questions de femmes, de familles et de solidarité, a rappelé la dimension humaine de cette tragédie. Selon elle, derrière chaque disparition se trouvent des villes brisées, des familles plongées dans l’incertitude et des communautés durablement meurtries.
« Vos proches ne doivent jamais être réduits à des statistiques. Et leur mémoire mérite notre respect, notre attention et notre engagement », a-t-elle déclaré, en adressant ses pensées aux familles endeuillées.
Patricia Lamah appelle à renforcer la solidarité nationale
Dans son intervention, la conseillère a souligné que la migration est souvent motivée par l’espoir d’une vie meilleure, la recherche d’opportunités économiques et la volonté de soutenir sa famille. Cependant, lorsque le parcours migratoire se transforme en disparition, en souffrance ou en décès, c’est toute une communauté qui en subit les conséquences.
Pour illustrer l’ampleur du phénomène, elle a évoqué une étude de l’Organisation internationale pour les migrations (OIM), menée dans les préfectures de Kindia, Mamou, Siguiri et N’Zérékoré. Selon les résultats présentés, 68 % des jeunes interrogés considèrent la migration comme une solution au manque d’opportunités économiques, tandis que 90 % des départs observés dans les zones étudiées étaient irréguliers.
Ces données, a-t-elle indiqué,<< interpellent sur les difficultés qui poussent de nombreux jeunes à prendre des risques pour tenter de rejoindre d’autres horizons. Elles soulignent également l’urgence de renforcer la formation, l’insertion professionnelle, l’information et l’autonomisation des jeunes et des femmes >>.
Patricia Lamah a par ailleurs insisté sur la nécessité d’apporter un soutien concret aux familles confrontées à la disparition d’un proche. Elle a notamment plaidé pour un accompagnement psychosocial, une meilleure orientation vers les services compétents et un accès à des informations fiables.
Elle a également appelé à renforcer la coopération entre les institutions publiques, les organisations de la société civile et les partenaires internationaux afin d’améliorer la prévention, la recherche des personnes disparues et l’identification des victimes.
« Une famille qui ignore le sort de son enfant vit dans une attente particulièrement douloureuse. Elle a besoin d’écoute, d’informations fiables et d’un accompagnement digne et durable », a-t-elle rappelé.
Émue au cours de son discours, la conseillère a souhaité que cette commémoration dépasse le cadre d’un rendez-vous annuel pour devenir un véritable engagement collectif en faveur de la vie humaine, de la solidarité et de la dignité.

Pour sa part, Elhadji Mohamed Diallo, directeur exécutif de l’OGLMI, a mis l’accent sur une difficulté majeure : l’insuffisance de données fiables et exhaustives sur les départs, les retours et les disparitions des ressortissants guinéens à l’étranger.
Selon lui, les chiffres disponibles ne permettent pas de mesurer avec précision l’ampleur du phénomène. Il a notamment évoqué les quelque 54 000 migrants guinéens de retour mentionnés dans les données de l’OIM, estimant que ces chiffres ne couvrent pas nécessairement tous les retours spontanés, notamment ceux financés directement par les migrants ou leurs familles, en dehors des dispositifs institutionnels.
Il a également relevé l’absence de données exhaustives permettant de déterminer avec exactitude le nombre de Guinéens vivant à l’étranger. Pour le responsable de l’OGLMI, une meilleure connaissance des réalités migratoires constitue donc un préalable indispensable à l’élaboration de politiques publiques adaptées.
Au-delà de la sensibilisation contre les départs irréguliers, il a défendu une approche fondée sur une meilleure organisation des migrations et la multiplication des possibilités de mobilité légale.
À ce titre, il a évoqué la migration circulaire, qui permet aux travailleurs guinéens de séjourner temporairement à l’étranger pour répondre à des besoins spécifiques en main-d’œuvre, avant de retourner dans leur pays. Les emplois saisonniers dans le secteur agricole en Espagne constituent, selon lui, un exemple de possibilités à explorer dans le cadre de partenariats avec les pays de destination.
L’intervenant a également plaidé pour une coopération diplomatique renforcée et une facilitation des procédures de visa. Selon lui, les difficultés répétées rencontrées par certains candidats au voyage peuvent contribuer à pousser une partie d’entre eux vers des itinéraires plus dangereux.
« On ne part pas juste parce qu’on n’aime pas le pays, mais c’est parce qu’on a envie de découvrir », a-t-il souligné, rappelant que le désir de découvrir d’autres horizons fait aussi partie des motivations migratoires.
Pour lui, << La réponse durable passe également par un développement plus équilibré du territoire national. Un jeune vivant à Mandiana devrait, pouvoir accéder à des infrastructures, à l’énergie, à la formation et à des opportunités professionnelles lui permettant de construire son avenir sans être contrainte de quitter son pays>>, extime t-il.
Au cœur de cette journée de recueillement, le témoignage de Mariam Sy, professionnelle de la communication et initiatrice de cette commémoration, a donné une dimension particulièrement personnelle à la rencontre.
Derrière cette initiative se trouve une histoire familiale douloureuse. Il y a un an, son petit frère, Abdramane Sy, qui souhaitait rejoindre l’Europe, a disparu avant que sa famille n’apprenne son décès dans des circonstances difficiles.
<< C’est vrai que j’ai perdu mon petit frère il y a une année dans des situations très compliquées. Il voulait rejoindre l’Europe. Nous l’avons d’abord perdu de vue avant d’apprendre son décès >>, a-t-elle confié avec émotion.
De cette épreuve est née sa volonté de faire de la mémoire des migrants disparus ou décédés un combat collectif, notamment en faveur des enfants laissés derrière eux.
Mariam Sy ambitionne ainsi de mettre en place, dès l’année prochaine, la Fondation Abdramane Sy, qui aura notamment pour mission de soutenir et de favoriser la scolarisation des enfants de migrants décédés ou disparus.

À travers ce projet, l’initiatrice souhaite apporter une réponse sociale à une conséquence souvent moins visible de la migration : la vulnérabilité des enfants privés de leurs parents et les difficultés auxquelles leurs familles sont confrontées.
Elle a également souligné que le phénomène ne concerne pas uniquement Conakry, mais touche plusieurs régions du pays. Pour elle, la mobilisation doit donc s’étendre aux communautés directement affectées, afin que les familles puissent bénéficier d’un accompagnement durable.
Abordant les perspectives d’avenir de la jeunesse guinéenne, Mariam Sy a appelé à miser davantage sur l’éducation, la formation et les opportunités économiques disponibles dans le pays.
Elle a notamment évoqué le programme Simandou 2040, porté par les ambitions de développement de la Guinée, comme une perspective susceptible de contribuer à la création d’opportunités pour les jeunes. Les organisateurs souhaitent explorer des possibilités de partenariat autour de cette initiative pour les prochaines éditions de la journée mémorielle.
Dans son message à la jeunesse, elle a insisté sur les dangers des parcours migratoires irréguliers et sur l’importance de rechercher des voies plus sûres pour construire son avenir.
L’enjeu, a-t-elle laissé entendre, est de faire en sorte que les jeunes puissent trouver en Guinée des possibilités réelles de formation, d’emploi et d’épanouissement, sans avoir à exposer leur vie à des risques extrêmes.
Au-delà des témoignages et des discours, les organisateurs entendent donner une portée plus large à cette initiative. Après une précédente édition organisée à Conakry et des perspectives évoquées à Kindia, ils souhaitent progressivement étendre la commémoration aux différentes régions administratives du pays.
Cette démarche vise à renforcer la sensibilisation, à mobiliser les communautés et à offrir une meilleure visibilité aux familles dont les proches ont disparu ou perdu la vie au cours de leur parcours migratoire.
La journée a ainsi mis en évidence la nécessité d’une réponse à plusieurs niveaux : améliorer les données migratoires, développer les voies légales de mobilité, renforcer les opportunités économiques en Guinée, protéger les personnes vulnérables et accompagner les familles endeuillées.
<<Car derrière chaque migrant disparu se trouve une histoire, un projet de vie et une famille qui attend des réponses. La mémoire de ces compatriotes ne saurait se limiter à une cérémonie : elle appelle des engagements durables pour que la prévention, la solidarité et la dignité humaine deviennent des réalités>>, déclare telle.
À Conakry, le message de cette journée mémorielle est sans équivoque : honorer les disparus, soutenir les familles et offrir à la jeunesse guinéenne des perspectives concrètes afin que l’espoir d’un avenir meilleur ne se transforme plus en tragédie sur les routes migratoires.

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Alpha Bah







